Extraits d'enseignements de Gangteng Rimpoché
Etablir la vue
Extrait de L'Escalier de Cristal, Tome III : Les souhaits de Kuntouzangpo
Dans l'esprit, il n'est point d'esprit,
La nature de l'esprit est claire lumière.
"Dans l'esprit" évoque le petit véhicule, "il n'est point d'esprit" indique le grand véhicule, voie des bodhisattvas, et "la nature de l'esprit est claire lumière" exprime le vajrayana.
Nous parlons ici de la nature lumineuse de l'esprit, nous sommes dans le vajrayana.
Cette luminosité n'est point celle de la lumière que vous allumez en entrant dans une pièce sombre ni celle des lampes à beurre que vous offrez ni celle des lumières et des rayonnements lumineux que vous admirez dans un beau paysage. Elle désigne l'aspect manifesté de l'esprit qui apparaît spontanément à partir (et non séparé) de l'essence de l'esprit, bien que cette essence soit vacuité dénuée de toute production. Ou encore, pour le pratiquant de la phase de développement, elle est la manifestation divine toute entière, chatoyante comme un arc-en-ciel et, comme lui, insaisissable, signe de son absence de réalité propre. Ou encore, pour les méditants du dzogtchèn ou du mahamoudra, bien que l'essence soit vide et au-delà de toute saisie, la nue sagesse omni pénétrante est clarté, connaissance, omniscience.
Du point de vue des savants, "il n'est point d'esprit" est la vue de la voie du milieu dans sa version rangtong, vue de la vacuité en soi, alors que "la nature de l'esprit est claire lumière" est sa version chèntong, la vue de la vacuité qualifiée. Celle-ci stipule que la nature de l'esprit n'est pas totalement vide en soi, car elle n'est pas vide de qualités; elle est seulement vide de défauts.
Ces deux vues diffèrent: en bref, la vue rangtong met l'accent sur l'essence vide alors que la vue chèntong souligne qu'elle est étrangère aux souillures passagères. La première considère la réalité même de l'essence, du potentiel de l'éveil, son aspect immaculé, alors que la seconde envisage surtout ses qualités, sa dimension omnisciente, son aspect spontané, vide de taches.
Pour établir la vue de la base, la position rangtong est la meilleure; pour la pratique même de la voie, la vue chèntong est préférable. Il n'est pas indispensable de prendre parti pour l'une contre l'autre, car, comme le dit Mipam Rimpotché, elles se réfèrent à une seule et même graine de l'éveil, insistant plutôt sur son essence même ou plutôt sur sa qualité de clarté. Sa réalité est union de ces deux aspects, union de l’espace et de la sagesse, de la vacuité et de la clarté.
Il faut commencer par établir la vue, par exemple en étudiant les Textes et les raisonnements décisifs. C'est important, car vouloir méditer de but en blanc sans aucune compréhension et sans objectif précis n'est guère différent de ce que font les animaux quand ils demeurent sans pensées comme un ours en hibernation, par exemple. Une pratique stupide de la méditation de pacification (chiné) peut mener à des états animaux, même dans ce corps humain, des états où l'esprit est passif, dépourvu de pensées, mais aussi de clarté, une forme de bêtise focalisée sur sa propre immobilité et qui limite ses ambitions à bloquer les pensées.
Les débutants peuvent se contenter, pendant quelque temps, de cette pratique de pacification et de présence paisible. Les autres doivent bien réfléchir: malgré de nombreuses années de pratique, ils n'ont encore obtenu aucun résultat, leur méditation ne s'est pas développée faute d'avoir correctement établi la vue. Il leur faut s'y atteler, comme si c'était la seule tâche à accomplir. Et puis, dans une lignée du mahamoudra ou une lignée dzogtchèn, recevoir du maître une introduction à la nature de l'esprit. Donc asseoir la vue avant de méditer. Sinon, la méditation sera peut-être belle à voir de l'extérieur, mais, intérieurement, il n'y aura pas la moindre différence avec une personne ordinaire.
Certes, ce n'est pas facile. Si c'était facile, la majorité des méditants serait déjà libérée!
Nous avons largement parlé de la vue lors de l'exposé des Trois Maximes [voir L'Escalier de Cristal, II]. Ici, sachez que "reconnaître la vue" et "Kuntouzangpo" sont deux expressions de sens identique. De nombreux autres synonymes sont employés, tels que lucidité spontanée, nature de l'esprit, sagesse innée de la béatitude, sagesse profonde et claire de la non dualité.
Etablir la vue c'est aussi établir la base, puisque cette base est l'objet de la vue. Kuntouzangpo est celui qui l'établit, la réalise, et se libère avant toute manifestation.
Avant toute notion de samsara et de nirvana, il est le premier à s'éveiller.
Il est le Bouddha primordial.
Les "Trois dharmas de Kuntouzangpo" sont liés à ce caractère premier de son auto lucidité.
Les voici :
· Il est l'instruction qui ne provient pas d'une autorité scripturale (Loung Lê ma ajoungoué mèngngak yin). Etant le Bouddha primordial, Kuntouzangpo ne saurait s'appuyer sur les enseignements d'un Bouddha antérieur, développer l'esprit de l'éveil, accumuler mérite et sagesse puis obtenir l'éveil. Il est contraint à se connaître par lui-même.
· Il est le Bouddha qui ne provient pas de l'esprit ordinaire (sêms Lê ma ajoungoué sangyé yin). L'esprit ordinaire est l'esprit égaré dans le monde de l'illusion. Comme il s'éveille avant toute manifestation de samsara ou de nirvana, Kuntouzangpo est antérieur à cet esprit.
· Il est le résultat qui ne provient pas d'une cause (gyou Lê ma ajoungoué drébouyin) puisqu'en effet il n'accumule pas mérite et sagesse.
