Extraits d'enseignements de Gangteng Rimpoché
La Base
Extrait de L'Escalier de Cristal, Tome III : Les souhaits de Kuntouzangpo
Antérieur à "samsara" et "nirvana".
La base universelle est un espace un, car elle est radicalement étrangère à tout objet composé, identifiable - c'est ceci! -, ainsi d'ailleurs qu'à tout événement mental. On ne saurait y parler de rêve ou de fiction puisqu'il n'y a pas d'objets, que rien ne peut y être saisi par l'esprit. Dans le bouddhisme, en général, il existe un "état de Bouddha" à obtenir, ainsi que des "terres de bodhisattva" à franchir successivement et de nombreux préceptes de conduite. Rien de tout cela n'a cours au niveau de la base. Elle est parfaitement une, sans parties, sans singularités.
C'est ainsi que Kuntouzangpo peut dire à Dordjé Tchang:
Les êtres égarés des six mondes
Qui désirent atteindre le parfait corps absolu
Doivent commencer par comprendre la nature de la base.
Car, si la base est bien comprise, les aspects si variés du samsara et du nirvana seront maîtrisés. En revanche, si leur origine n'est pas bien appréhendée, le lieu de leur libération ne sera pas découvert: celui qui, fin saoul, ne sait plus où il habite, ne peut plus retrouver le chemin qui le ramènerait chez lui. Bien comprendre la base élimine, dès le départ, les problèmes de conduite
- qu'est-ce que le bien et le mal?...
- et les interrogations théoriques - comment fonder philosophiquement la vacuité ?...
- de même que la lumière introduite dans une grotte sombre met fin à tous les tâtonnements.
Si la nature de la base est bien perçue, l'origine de l'égarement est comprise, sa racine peut être tranchée qui n'est rien d'autre que l'ego. Si la base est définitivement identifiée, l'égarement n'est plus possible. C'est reconnaître l'erreur à la base.
Pour arrêter un voleur, il est indispensable de l'avoir exactement identifié, il serait parfaitement ridicule d'aller interroger, un peu au hasard: "Est-ce vous qui avez cambriolé ma maison?"
Or, identifier le voleur et innocenter tous les autres revient au ceux-ci sont alors "libérés"
Cette manière de traiter l'illusion est plus directe que reconnaître l'erreur en chemin.
Dans ce dernier cas, l'illusion est comme une erreur de parcours. Malgré les indications, vous vous perdez en route et ne le comprenez qu'après avoir commis l'erreur, parfois bien après: "Ça n'a pas l'air d'être par ici, j'ai dû me tromper." Et, par exemple, vous arrêtez la voiture, vous étudiez la situation, vous reprenez en sens inverse, etc.
De même, le rayonnement de la base ayant produit l'égarement, démasquer l'illusion à partir de la voie consiste à reconnaître qu'il y a illusion ou égarement et à retrouver la juste voie.
Reconnaître l'erreur par ses fruits est le cas de la gueule de bois, celui où la victime sort de l'ivresse ou, plus généralement, de n'importe quelle folie ou égarement, et se rend compte de la situation. Personne ni aucune circonstance extérieure ne peut dessaouler l'homme pris de boisson: tant que la substance enivrante est active, l'ivresse se poursuit jusqu'à ce que son effet se dissipe.
De même, l'égarement qui sera démasqué à partir du résultat se poursuit jusqu'à son terme, et c'est seulement alors, quand la cause de l'égarement a disparu, que celui-ci est reconnu.
Dans l'esprit du dzogtchèn, c'est à la base qu'il faut reconnaître l'erreur ou démasquer l'illusion.
Immaculé évoque l'aspect vacuité, l'essence, l'absence de projection. En ce sens, la base ne connaît ni Bouddha ni êtres ordinaires, ni éveil ni égarement ni voie d'éveil permettant d'échapper à l'égarement. Rien de cela n'est présent, leur noms même y sont inconnus. Samsara et nirvana n'y ont aucune existence même nominale ou conceptuelle. Le texte dit littéralement que les noms de samsara et nirvana n'existent pas au niveau de la base, ce que nous avons rendu par: la base est antérieure à "samsara" et "nirvana ". C'est ce qu'il faut comprendre par la grande vacuité immaculée que décrivent les textes de la Prajnaparamita, par exemple le Soutra du Cœur: "Pas de forme, pas de son, pas d'odeur... ", etc… C'est la vue.
Telle est son essence, sa dimension dharmakaya, corps de vacuité ou corps absolu. Mais la réalité de la base comporte, en outre, sa nature claire, la dimension du sambhogakaya, corps de jouissance ou corps de gloire, ainsi que sa compassion sans limite, la dimension du nirmanakaya, corps d'émanation. Ces trois dimensions ne sont pas séparées, mais forment une unité.
Cette réalité n'est pas extérieurement manifestée. Comme une statue de Bouddha enfermée dans une aiguière, c'est une présence qui ne peut être perçue de l'extérieur par les sens ordinaires.
Bien qu'elle ne rayonne pas extérieurement, elle est infinie, non limitée, non obstruée, comme un ciel parfaitement vide de nuages. Telle est l'essence de la base, ou encore la base immaculée du trèktcheu.
La nature de la base est une clarté sans voiles. Les corps de l'éveil et ses qualités y sont spontanément présents et parfaitement clairs. La base elle-même est un miroir, sa nature claire est la clarté inhérente au miroir. C'est une claire lumière, apparence claire fondamentalement vide, sans défaut d'éternel ou de néant. Cette lumière est pourvue de couleurs, blanc, jaune, rouge, etc., mais pas à la façon des couleurs extérieures que nous voyons ordinairement, car ce sont les couleurs des cinq sagesses. Elles rayonnent d'elles-mêmes, immuables lumières qui n'ont jamais connu l'égarement, parfaites sagesses qui n'ont jamais du être libérées, rayonnement spontané de la réalité primordiale pure. Ainsi, la nature de la base est son aspect de clarté, de connaissance ou d'omniscience, la clarté vide originelle. Elle est la base d'apparence spontanée évoquée dans le theuguel.
L'essence et la nature de la base correspondent à la base au sens du trèktcheu et au sens du theuguel, à ses aspects immaculé et spontané. Ces aspects ne sont pas séparés.
L'union de ces deux aspects possède une énergie propre, une capacité illimitée, celle de la compassion originelle, tout comme le miroir possède la capacité de refléter tout ce qui se présente devant lui, sans discrimination.
Cette compassion est l'émergence des cinq sagesses.
· L'essence vide, immuable, correspond à la sagesse de l'espace primordial ;
· La nature claire, base d'apparition, correspond à la sagesse semblable au miroir;
· L'égalité de la base en toutes circonstances, dans le samsara comme dans le nirvana, correspond à la sagesse de l'égalité;
· L'omniscience de la base perçoit toutes choses du samsara et du nirvana sans toutefois les confondre, distinguant clairement chacune, ce qui correspond à la sagesse qui distingue;
· De toute origine, la base et le fruit ne sont pas différents, possédant tous deux toutes les qualités susdites; le savoir est la sagesse qui tout accomplit.
Il s'agit encore ici d'une réalité intérieure. La statue logée dans le vase ne pouvant être vue de l'extérieur, sa luminosité inhérente et sa compassion ne peuvent pas non plus être aperçus du dehors. On peut aussi comparer cette réalité à notre satellite, la nouvelle Lune représentant la base dont nous parlons, et la pleine Lune le rayonnement de la base dont nous traiterons plus bas.
